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« Crue » de Philippe Forest

« Crue » de Philippe Forest

« Crue » de Philippe Forest, chez Gallimard (août 2016)

Marqué par un deuil déjà ancien, un homme décide de revenir dans la ville où il est né et où il a autrefois vécu. Tout a changé. Pourtant, petit à petit, les mêmes fantômes fidèles s’en retournent vers lui sous les apparences étranges et familières qu’ils ont désormais revêtues. Dans le quartier où il s’est installé, de grands travaux sont en cours. Les immeubles en passe d’être démolis voisinent avec les constructions nouvelles. Autour de l’homme qui raconte son histoire, les signes se multiplient. La demeure où il a élu domicile lui semble comme une maison hantée perdue au beau milieu d’un vaste terrain vague. Il y fait la connaissance d’une femme et d’un homme dont il finit par s’imaginer qu’ils détiennent peut-être la clef du mystère qui les entoure. Le roman vécu se transforme alors en une fable fantastique dévoilant le vide où s’en vient verser toute vie et qui en révèle la vérité.

L’Enfant éternel (1997), la production livresque de Philippe Forest est consacrée directement ou de manière allusive à la mort de sa fille. Cette enfant à jamais absente et le vide sidéral qui a pris sa place, l’auteur à jamais inconsolable s’emploie à l’envisager, à s’y confronter, à le considérer de façon jamais analogue, dans des romans clairement différents (Sarinagara, Le Siècle des nuages, Le Chat de Schrödinger…) mais inéluctablement accolés les uns aux autres, composant une œuvre d’une exceptionnelle et bouleversante homogénéité.

Cette fois, Philippe Forest met le doigt dans l’engrenage de la littérature fantastique. Dans Crue, vous voici partis pour une déambulation dans les rues d’une métropole jamais nommée où, après des années d’absence et le décès de sa fille, il est reparti habiter, dans un quartier récemment démoli, rebâti, dépourvu d’âme et sinistrement désert.

Le quartier n’en finit pas de se dépeupler. Ici, l’expérience de la perte est poussée à son paroxysme, puisque c’est l’eau qui va envahir la ville. La Seine peut-être, un quartier « près de l’immense bibliothèque », en mutation, en travaux, une « cité fantôme », « spectrale », à proximité d’un « grand cimetière gris », voilà où revient habiter le narrateur qui signe ce récit présenté comme « un rapport à la première personne. » Un rapport sur quoi ? Sur tous les signes qui annoncent que le monde va disparaître ? Un chat d’abord. Une mère. De vieux immeubles ravagés par un incendie. La voisine du rez-de-chaussée, pianiste et amante du narrateur. Le voisin, philosophe un peu fou, féru de théories apocalyptiques et de whisky… le narrateur lui-même « étranger au monde. » Tous finissent engloutis, happés par « un puits sans fond » avant que la ville elle-même ne soit totalement submergée par les eaux.

Comme un jeu de dominos les entraînant dans une chute en cascade jusqu’à l’apocalypse finale…

Philippe ForestBien sûr, la sentence biblique nous évoque immédiatement une métaphore de l’état d’âme de l’écrivain : « l’allure spectrale » du monde depuis la disparition de sa fille, le sentiment de deuil qui a creusé une plaie refusant à jamais de cicatriser : « Quoi qu’on perde, on a le sentiment étrange d’avoir tout perdu avec l’être ou l’objet qui disparaît. Sans doute parce que quelqu’un, quelque chose nous manque depuis toujours dont chaque nouvelle défection nous rappelle l’absence. » le tout est orchestré avec une élégante retenue, une intense gravité, qui fait de Crue la certitude que, quoi qu’il fasse et attends, l’homme avance vers le « grand rien où tout finit » — avec, pour seule apaisement, la foi en « l’immense mansuétude du monde ».

 

Le quartier n’en finit pas de se dépeupler. Ici, l’expérience de la perte est poussée à son paroxysme, puisque c’est l’eau qui va envahir la ville.

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Christine Larrouy

Christine Larrouy 

Directrice de projets éditoriaux dans le monde de l’art, de la culture et de l’économie, sculptrice.