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Extraits de « APRES. » (Uppr Editions) 2019

IMG_20190619_201712  Des données, les communs

Utilisons le terme de données patrimoniales pour indiquer combien la richesse des données est imbriquée avec ce que nous avons l’habitude de nommer « les communs » (les biens communs qui sont le socle de notre vie collective : eau, air, savoir, culture des lieux… dont la définition évolue avec les questions écologiques et des spécificités de la société numérique – logiciels, réseaux…).

Les données sont et doivent être des communs, de la même manière que dorénavant il faut envisager les communs comme une mine de données.

Voici le socle d’une reconstruction, qui s’apparente à une révolution. Elle repose sur la souveraineté exigible légitimement des données de chacun et de leurs lieux de vie, les terres-à-vies, donc !

Les gagnants momentanés du système n’ont montré que mépris et au mieux que compassion pour tous ceux qui subissaient les transformations de leurs vies quotidiennes, vécues comme une spoliation sans contreparties immédiates ou futures. La fierté, toute 369 - après couvfactuelle, de ces enfants qui se débrouillent si bien avec le numérique, laissant espérer un monde meilleur pour eux, est vite retombée pour laisser place à l’impression tenace que le futur de ces enfants ne sera pas mieux, mais pire, que celui de leurs parents pour les terre-à-vies marginalisées par cette évolution.

Mais l’information circule et le bon sens populaire demeure, et avec lui l’intuition de l’enjeu et d’une capacité de résistance potentielle. C’est juste ! L’arrogance et la puissance peuvent trébucher sur le manque de confiance. Mais, pour ne pas être vaine, cette résistance, doit trouver son modèle de révolution et désigner son ennemi, les acteurs d’une spoliation douce mais en cours.

Voilà l’exigence et la force d’un nouveau pacte social qui pourra permettre d’écrire, encore et sans arrière-pensées, le mot progrès tel que l’entendaient Les Lumières. La question de la démocratie, de la représentativité, mais aussi de la responsabilité sont le noyau de l’énergie de ce vaste mouvement d’émancipation qui devrait pouvoir, encore, se parer d’un social-humanisme.

Il n’y a, seulement, ni temps du doute, ni louvoiements sur la radicalité, ni frilosité de rentes de situation ou de places acquises. Rien, c’est ici et maintenant. Personne ne peut s’affranchir de sa part de responsabilité, qu’elle soit entendue comme des échecs passés ou des obligations actuelles. On remet les compteurs à zéro.

Une bactérie propre à gangrener le socle républicain se nourrit de ressentiments justifiés, elle organise une spoliation massive de tous les acquis du pacte républicain ; c’est un autre terrorisme, celui d’une autre logique irrémédiable qui avance masquée sous le couvert d’une trahison des élites.

Comment a-t-on pu en arriver là ?

Cette société, de la consommation, de l’objet puis du spectacle et des réseaux sociaux pourra se vanter d’avoir mis tous ses énormes progrès technologiques non au service d’une croissance émancipatrice mais d’une décroissance qualitative du bien-être et de la responsabilité écologique.

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La botte de Nevers

Le modèle proposé ici évoque les rôles entrecroisés des citoyens, de l’action publique et des industriels (sans nul doute faut-il associer la recherche, au sens large, qu’elle soit publique ou privée).

Mais quid de l’Etat ? Je viens d’évoquer sa mission de coordination et d’impulsion. Ce n’est pas suffisant. Ainsi j’en viens à cette botte de Nevers que doit imposer le projet politique. L’occasion est fournie par la proposition de François Hollande qui suggère de nationaliser les communs ((l’eau, l’air, les mers, l’air et le sous-sol) (1). On saisit immédiatement l’intention dans sa portée écologique et plus largement celle de préserver la cohésion sociale, en particulier dans les territoires.

Il faut corréler cette proposition avec celle d’une nouvelle étape de la décentralisation.

J’ai indiqué qu’aujourd’hui les données, et, en particulier, ce que j’ai nommé les données patrimoniales constituaient « le commun des communs ». On peut en avoir une appréhension immédiate. Car, dès lors qu’on parle de l’eau ou de l’air, pour prendre ces exemples, c’est d’un souci d’analyse, d’amélioration de la qualité dont il s’agit. C’est-à-dire de comment on peut améliorer les usages de ces communs dans l’intérêt général. A l’évidence cet objectif repose sur les données liées à ces communs.

Ainsi nationaliser les communs c’est nationaliser ces données et redonner une maîtrise démocratique à l’exploitation de biens qui appartiennent à tout le monde et qui sont au cœur du modèle productif écologique qui fait débat dans notre société.

L’étape supplémentaire est de décentraliser cette acquisition de propriété nationale. C’est un grand transfert de richesse et de pouvoir politique et économique.

Le socle de données patrimoniales s’en trouve valorisé. Mais ceci ne peut se faire que dans un cadre du type de celui du projet cohésif présenté. Les entreprises ne doivent pas être mises en difficulté mais, au contraire, ce doit être l’occasion d’un pacte social révolutionnaire. On libère ainsi des espaces de liberté et de coproduction pour tous les acteurs.

Les opérateurs privés dont le modèle économique repose sur les données n’accepteront d’être dépossédés d’une partie de celles-ci que dans le cadre d’un partenariat qui leur assure une visibilité et le respect de leur business. Cela peut se faire dans le cadre d’un pacte social inscrit dans une proximité très fine avec le citoyen consommateur/contribuable mais aussi contributeur de données. Les industriels attachent une grande importance à ces données de terres-à-vies qui seront de plus en plus un enjeu fort de leur modèle économique. Les grands acteurs reconnaissent leur difficulté à approcher ces logiques territoriales et sont à la recherche de partenariats. Enfin, ils doivent se prémunir contre les réactions de rejet des technologies.

  1. François Hollande, Les Leçons du Pouvoir, édition augmentée,  Le Livre de poche, p 457 : Protéger les biens communs, autogérer la lutte.

Les remontées des expériences et innovations des terres-à-vies pourront constituer le ferment de dynamiques industrielles de déploiement.

 

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Finalement c’est les GAFAM sans les GAFAM : une utilisation des mêmes données mais celles-ci seront protégées et exploitées dans le cadre d’un pacte social de territoire. La puissance publique est tiers de confiance et organisateur des stratégies d’exploitation des données croisées avec les données collectives. Cette exploitation donne lieu à la mise en place d’outils technologiques qui préservent la souveraineté d’utilisation et leur anonymisation. La plateforme de production est cohésive, c’est-à-dire que l’intérêt général comme la responsabilité écologique font l’objet d’un cahier des charges à la rédaction duquel les citoyens sont associés. Peut-être de telles idées innovantes pourraient-elles retenir un peu plus l’attention dans le cadre de l’organisation du grand débat national en France en cette année 2019 ?

En lien avec des industriels, se met en place une industrie des proximités au travers de ce circuit court et cohésif de la donnée.

Ainsi les citoyens se trouvent-ils aux deux bouts de la chaîne par la mise à disposition de données avec la contrepartie de leur place dans la gouvernance et, in fine, par l’accès privilégié à des services et usages pour leurs besoins tels qu’ils les auront exprimés ou dans le cadre de bienfaits collectifs partagés.

Les exemples sont nombreux, mais surtout de nouveaux naîtront grâce à ces dispositifs et à la créativité citoyenne. On peut penser à la santé et au maintien à domicile, à 20171004_174818l’amélioration de la qualité alimentaire, à la mobilité, aux boucles locales d’énergie, à la formation et au télé travail, à l’interpénétration du territoire par le cadre éducatif… Le tout sur fond de prise en charge responsable des déchets, de la qualité de l’eau…

Mais, puisque c’est un sujet majeur des territoires en difficulté, les services publics méritent d’être revisités à l’aune de ces nouveaux possibles.

Pierre Larrouy