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Interview d’Alain Rodier : Grand angle sur les mafias

Interview d’Alain Rodier : Grand angle sur les mafias

Interview d’Alain Rodier auteur de Grand angle sur les mafias Uppr Editions

Quel regard portez-vous sur l’édition numérique aujourd’hui ? Passage obligé ou belle opportunité de « vivre avec son temps » ?

Très franchement, je suis encore dans l’expectative étant un amoureux des livres « papier » avec lesquels j’entretiens une relation quasi charnelle. Quel jouissance que de feuilleter un ouvrage et je dois avouer mon inclinaison pour les livres anciens. L’édition numérique est donc pour moi un « passage obligé », mais, personnellement, je ne suis pas un gros consommateur de liseuses. Je ne doute pas un instant que cela puisse être très utile lorsque l’on doit quitter son domicile pour une période assez longue. Personne ne peut partir avec sa bibliothèque sous le bras.

Développer un thème précis sur une quarantaine de pages : est-ce une contrainte formelle difficile à respecter ou, au contraire, un bon moyen d’aller à l’essentiel selon vous ?

En ce qui me concerne, l’exercice est relativement aisé dans la mesure où j’ai « sur étagères » des documents de travail extrêmement longs et fastidieux, qui sont le fruit de mes recherches. Je rédige alors une version synthétique destinée à être assimilable par l’ « homme de la rue » intéressé par les sujets que je développe.

De façon peut-être plus personnelle, quelle est au fond votre intention lorsque vous décidez d’écrire ?

Je travaille depuis plus de quinze ans pour le think tank appelé le « Centre Français de Recherche sur le Renseignement » (CF2R). Une des missions données par son directeur, M. Eric Denécé, est de rendre disponible des informations qui ont trait au monde du renseignement et aux grandes menaces qui pèsent sur notre monde. L’objectif est de tenter de donner une « culture du renseignement » en touchant un public très large allant des responsables politiques, économiques jusqu’au citoyen avide d’informations crédibles et non orientées.

Comprendre les rouages et les mécanismes des mafias d’ici où d’ailleurs, entre nous, ça fait pas un peu peur ?

Avoir conscience d’un problème majeur comme celui du crime organisé ne rassure pas. Mais ce n’est pas en jouant à l’autruche qui se cache la tête dans le sable que l’on parviendra à le régler. Il convient à des chercheurs comme moi (et il y en a bien d’autres de fort compétents) de décrire cette menace pour que les responsables politiques en prennent toute la mesure. A eux ensuite de voir ce qu’il convient d’être fait pour lutter efficacement contre ce phénomène extrêmement redoutable pour la bonne marche de nos démocraties.

Pour le public, il est indispensable de lui expliquer ce qui peut le toucher directement comme la corruption, les différents trafics parfois considérés par lui comme « bénins », mais qui relèvent en fait du crime organisé (contrefaçons, travail clandestin, évasion fiscale, financements illégaux, etc.). Les personnes impliquées dans une affaire de type criminel ne pourront donc plus prétendre qu’elles «ne savaient pas».

Les mafias obéissant la plupart du temps à des règles secrètes, comment avez-vous procédé pour travailler sur ce thème des mafias ? Était-ce une « enquête » difficile à réaliser ?

Cette enquête est le fruit d’une expérience professionnelle qui s’étend sur plusieurs années dans le monde (heureusement pas en permanence). Ensuite, je me suis livré à une recherche de type journalistique classique qui a élargi le champ de mes recherches.

Je sais que je me heurte à la grande complexité du phénomène et qu’il convient de rester très modeste. Je me suis d’ailleurs refusé à rédiger un ouvrage sur le crime organisé en Europe (j’en avais écrit un sur les Triades et un autre sur le crime organisé sur le continent américain). Je n’avais pas en ma possession assez d’éléments recoupés pour me livrer à un travail de recherche sérieux sur cette zone géographique où les criminalités sont nombreuses et variées : mafias italiennes, albanaises, des ex-pays de l’Est, irlandaises, britanniques, bandes de motards, etc.).

Réalité des mafias, information et communication font-elles aujourd’hui bon ménage ou les risques d’informer sont-ils toujours considérables ?

Les organisations criminelles veulent rester discrètes afin de pouvoir se livrer à leurs activités délictueuses en toute quiétude, mais leurs membres aiment bien qu’on parle d’eux. Les criminologues (je n’en suis pas un n’ayant pas les diplômes qui vont bien) le savent bien. Ils peuvent parler aux voyous et autres «beaux mecs» comme on les surnommait dans le temps, dans la mesure où ils ne sont pas identifiables par la justice. Il convient surtout d’éviter de devenir une «balance» à leurs yeux. Là, cela pourrait poser un gros problème. Mais d’un autre côté, la «non dénonciation de crime» est punie par la loi. L’équilibre est donc difficile à trouver.

Quelle est, selon vous, la mafia la plus redoutable et la plus puissante ? Pourquoi ?

C’est selon l’époque et le marché. Les mafias italiennes sont un peu sur le recul en raison de la guerre intense qui leur est menée depuis des années par les autorités. Les cartels sud-américains continuent à être redoutables et sanguinaires à «domicile». Les mafieux des ex-pays de l’est sont toujours très présents en Europe et le crime asiatique égal à lui-même, puissant, mais discret. Avec les zones de non-droit qui se sont développées à la suite des printemps arabes, nous assistons à l’émergence de nouvelles organisations criminelles originaire du Proche-Orient et du continent africain. Elles entretiennent des liens privilégiés avec les mafias nigérianes, italiennes, turques et autres. En effet, il fut un temps où les grandes organisations pouvaient gérer leurs trafics du «producteur» au «consommateur». Ce temps est fini et oblige à truands à coopérer avec ses voisins. Pour donner un exemple, les cartels sud-américains fournissent de la drogue qui est expédiée en Europe via l’Afrique de l’Ouest. Elle y est récupérée par des organisations locales dont les nigérianes et les mouvements islamiques maghrébins tiennent le haut du pavé. Ce sont eux qui l’acheminent jusqu’aux côtes européennes où les mafias italiennes, albanaises, des ex-pays de l’Est se chargent de sa réception puis de sa distribution via des gangs de rues locaux. Seules les Triades chinoises semblent échapper à ce phénomène.

Vous mettez en évidence les liens entre les organisations mafieuses et les organisations terroristes. Il est très rare que les politiques signalent ces relations – est-ce par ignorance ou par calcul ? (si c’est par ignorance, comment l’expliquer ? Et, si c’est par calcul, quelle stratégie implique-t-il ?)

Ce lien est connu et désormais combattu car les mouvements terroristes ont besoin de crime organisé pour se financer. Un effort particulier est fait en direction du trafic d’êtres humains qui est un des principaux soucis des dirigeants européens.

Interpol a totalement intégré ce phénomène signalant aussi bien des terroristes que ceux qui leur apportent soutiens et financements en se livrant à leurs trafics : drogues, armes, être humains, matières premières, etc.

Alain Rodier

Alain Rodier est un homme de terrain et de réflexion, il a aujourd’hui le recul nécessaire pour replacer les événements dans leur contexte.

Alain Rodier

« Cette enquête est le fruit d’une expérience professionnelle qui s’étend sur plusieurs années dans le monde »

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Lise Gallitre 

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Journaliste spécialisée dans la culture au sens large du terme.