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Interview de Bernard Sarrut

Interview de Bernard Sarrut

On connaît davantage la Marguerite Duras des livres – celle des films est aujourd’hui moins évoquée, moins célébrée : est-ce une injustice selon vous ?

Oui, mais cette injustice commence à être réparée ; depuis le moment où j’ai écrit mon premier livre sur elle et ma rencontre par le biais de son cinéma, il y a eu la rétrospective récente à Beaubourg et beaucoup d’ouvrages, articles ou communications sont parus depuis sur son cinéma ; effectivement, cette partie de son œuvre était la partie immergée de l’iceberg pour différentes raisons (difficultés de voir ses films, qui restaient confidentiels, grande modernité dans la grammaire du cinéma, le fait aussi que le public et la critique n’aiment pas voir un auteur changer de média et veulent le garder dans un cadre routinier et confortable pour eux) ; je pense (et c’est pour ça que j’ai voulu la rencontrer) que c’est la partie de son œuvre la plus intéressante, ce cinéma à la fois sensuel et expérimental sans le vouloir, ce qui est rare au cinéma.

Oscillant entre passion et méfiance, la carrière de Marguerite Duras cinéaste réside aujourd’hui en une vingtaine de films. Quel est selon vous celui qui rend le mieux compte de son esthétique et de son exigence ?

C’est très difficile. J’aurai envie de citer le diptyque India Song (c’est ce film qui a été le déclencheur) et son double spectral Son Nom de Venise dans Calcutta Désert : deux films faits avec la même bande son, le premier étant son plus populaire et le deuxième étant son plus extrême ; ensembles, ils donnent toute l’étendue de sa modernité – deux films très beaux et très sensuels, avec une utilisation grandissante des mouvements de caméra.

Vous avez entretenu une relation privilégiée avec Marguerite Duras pendant près de vingt ans : quel regard portait-elle sur cette relativement courte carrière cinématographique, qui s’était imbriquée dans sa longue carrière d’écrivain ?

C’était une période merveilleuse et très intense pour elle ; ses films ont toujours été ses enfants préférés ; filmer, de plus, la sortait au-dehors, elle rencontrait du monde – techniciens, producteurs, comédiens – et s’ouvrait ainsi à une fraternité créatrice. En plus, comme elle a toujours été très sensible à l’image, l’esthétique, un cadre, une atmosphère, l’ambiance d’un lieu, ce côté visuel, cinématographique se retrouve dans ses livres également ; de plus, on ne peut pas dire qu’elle délaissait l’écriture car, d’une part elle publiait les textes de ses films en livres à part entière et, d’autre part, ses textes étaient quand même l’élément central et capital de ses films (dialogues, voix off et bande son,…)

Selon vous, quels sont les cinéastes d’aujourd’hui qui s’apparentent à l’esthétique durassienne ?

J’ai du mal à en citer. C’est vrai, on aurait pu penser le contraire, mais finalement je ne vois pas de suiveur, ce qui est au final logique car c’est son imaginaire, son univers et son texte qui orientait son cinéma ; en ce sens, sa vie, son écriture étaient uniques et ses films parfaitement personnels.

Quel regard portez-vous sur l’édition numérique aujourd’hui ? Passage obligé ou belle opportunité de « vivre avec son temps » ?

Pour mon plaisir personnel, je n’aime pas le numérique. J’ai besoin de l’objet papier pour son matériau, son esthétique et sa sensualité ; je ne peux pas lire plusieurs pages – encore moins un livre complet – sur une liseuse ou un ordinateur ; il faut que j’imprime pour bien lire. Sans doute une question de génération. C’est pareil pour le cinéma : je préfère les films sur pellicule au numérique ; ou, pour la musique, les vinyles pour le son beaucoup plus riche chaud et dense que les CD – il y a un surplus d’âme je trouve.

Développer un thème précis sur une quarantaine de pages : est-ce une contrainte formelle difficile à respecter ou, au contraire, un bon moyen d’aller à l’essentiel selon vous ?

Oui, au début, je me suis dit que cela allait être très difficile – surtout quand le sujet vous tient à cœur, vous passionne et que vous le connaissez de fond en comble. Finalement, quand j’ai fini le texte (je savais qu’il fallait aller à l’essentiel et, dans l’optique de cette collection, être synthétique et didactique pour des gens qui ne connaîtraient pas obligatoirement le sujet) j’étais pratiquement à 40 pages pile : je n’ai pas eu vraiment à raccourcir. Par contre, ce qui m’a donné le plus de travail a été de rassembler et de relire beaucoup de documentation que j’avais déjà, car je ne voulais mettre que des faits dont j’étais sûr en éliminant ceux pour lesquels je ne retrouvais pas de trace ou lorsqu’il y avait des données contradictoires ; c’est mon côté scientifique qui ressortait et il fallait éviter que l’ouvrage donne dans l’impressionnisme.

De façon peut-être plus personnelle, quelle est au fond votre intention lorsque vous décidez d’écrire ?

Je n’ai pas d’intention particulière. A une certaine époque, c’était quand j’étais solitaire et triste par exemple, ou parce que j’étais inspiré par une musique, un livre, un lieu, un paysage ; à d’autres moments, parce que j’écrivais pour des personnes précises, comme des comédiens que je connaissais ; ou, plus récemment, des trajets en train réguliers m’ont suscité mon dernier livre ; ou encore, et c’était nouveau pour moi dans ce cas-ci, pour une commande directe d’un éditeur. Quand j’écris, je n’ai pas l’intention de faire œuvre ou succès de librairie. Le premier jet peut parfois être difficile et, ce que je préfère, ce sont les corrections, le polissage du texte ; j’écris par à-coups, mais, quand j’écris, c’est resserré sur une semaine, un mois, rarement plus.

Et maintenant, de quoi souhaiteriez-vous nous parler ?

Eh bien, pour en rester à l’actualité, mon premier roman Lettres à l’inconnu(e) sort en juin de cette année. Ce texte, écrit il y a longtemps, est un roman épistolaire où le narrateur écrit des lettres à une femme dont on ne sait jamais si elle existe vraiment ou pas. Marguerite et Yann Andrea, à l’époque, lisaient le manuscrit comme un véritable polar en passant les pages les unes après les autres sans pouvoir s’arrêter. Le livre a failli être publié aux éditions de Minuit, mais cela ne s’est pas fait au final. Je suis très content qu’un nouvel éditeur atypique, Tinbad éditions, ait permis qu’il sorte de l’ombre.

 

C’est la partie de son œuvre la plus intéressante, ce cinéma à la fois sensuel et expérimental sans le vouloir, ce qui est rare au cinéma.

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