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Interview de Didier Deleule

Interview de Didier Deleule

A la lumière de Robinson et de Pénélope, le travail serait-il aussi salvateur qu’asservissant pour l’homme ?

Dans le cas de Robinson, c’est tout simplement la survie de l’individu qui est en jeu ; le travail, sa répartition dans le temps, l’activation de la mémoire sociale, peuvent – c’est une évidence – être au sens strict pénibles, mais représentent le seul moyen de sauver physiquement le naufragé. Dans le cas de Pénélope, la trame faite et défaite participe d’une ruse qui est aussi un choix ; il s’agit moins de production de biens économiques que de protection du domaine considéré comme lieu d’un lien social à reconstituer: voilà ce qui doit être sauvé. Dans le premier cas, le travail répond d’abord à une nécessité vitale; dans le second cas, le travail volontairement improductif se révèle comme projet de société, donc comme liberté à l’œuvre.

Burn-out, bore-out, questions relatives au bien-être au travail… On ne cesse aujourd’hui d’en entendre parler. Comment expliquer, au fond, ces aspects et risques de la vie professionnelle de chacun ? Un symptôme spécifiquement contemporain ?

Il fut un temps, il n’y a pas si longtemps, où l’on parlait de surmenage. Le symptôme spécifiquement contemporain, c’est le passage au franglais.

Epanouissement et travail : deux notions difficilement compatibles aujourd’hui, ou une affaire de choix ?

C’est effectivement une affaire de choix, mais ce choix concerne en priorité les conditions de travail. Les travaux de Yves Clot ont montré que la principale source du malaise au travail avait pour cause ce qu’il appelle la « qualité empêchée » : c’est ainsi la qualité du travail qui est déterminante dans la stratégie du salarié, afin qu’il soit en mesure d’atteindre les objectifs sans renforcer l’aliénation. D’où la mise en œuvre de ruses diverses permettant d’accomplir ce programme. On peut, si l’on veut, parler d’adaptation; mais il serait plus pertinent de faire référence à l’astuce, et même à la faculté d’invention. Dès lors, sans aller jusqu’à l’épanouissement orgasmique, il paraît raisonnable d’admettre que l’on peut retirer de son travail, dans ces conditions (jointes à d’autres), une certaine satisfaction non exempte de fierté.

A l’heure de cette fameuse et épineuse Loi Travail, une redéfinition du travail et de sa représentation est-elle nécessaire, selon vous ?

J’étais lié d’amitié avec le sociologue Robert Castel. Il est urgent de lire (ou relire) son maître ouvrage, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat (rééd. Folio-Gallimard, 2000), qui retrace avec pertinence et grande précision les méandres de ce qu’on a coutume d’appeler les conquêtes sociales, les évolutions du statut du travail, l’émergence du salariat. Or, la Loi Travail – et c’est fondamentalement le point de friction – se caractérise moins par une redéfinition à proprement parler du travail que par un changement, que l’on peut effectivement considérer comme une régression, affectant les relations entre les « partenaires sociaux » (pour utiliser l’irénique vocabulaire à la mode) : la substitution des accords d’entreprise aux accord de branche, dont on peut légitimement prévoir qu’elle ne sera pas vraiment favorable à la cause des salariés. Une redéfinition du travail n’apparaît pas comme une priorité: ce qui importe, ce sont les conditions de travail quel qu’en soit l’objet, et la représentation du travail est inséparable de cet aspect.

Quel regard portez-vous sur l’édition numérique aujourd’hui ? Passage obligé ou belle opportunité de « vivre avec son temps » ?

Soyons francs. Je n’aurais pas spontanément sollicité un éditeur en numérique, trop attaché que je suis à l’édition traditionnelle, au livre comme objet. Mais la proposition de Vincent Bresson m’a intéressé et j’y ai répondu favorablement : 1. parce qu’on se trouvait en bonne compagnie ; 2. parce que j’avais le sentiment que la concurrence vis-à-vis du livre n’était pas la motivation de l’entreprise (preuve en est qu’une édition papier est prévue et mise en œuvre) ; 3. parce que les dimensions de l’ouvrage représentaient une expérience intéressante.

Développer un thème précis sur une quarantaine de pages : est-ce une contrainte formelle difficile à respecter ou, au contraire, un bon moyen d’aller à l’essentiel selon vous ?

Les deux. Le philosophe écossais David Hume disait, lorsqu’il a publié en 1748 les Essais philosophiques sur l’entendement humain, plus connus depuis 1758 sous le titre  Enquête sur l’entendement humain, qui étaient une refonte du livre I du Traité de la nature humaine paru en 1739 : « Addo dum minuo » (« j’ajoute, lors même que j’abrège »). Lorsqu’on fait court, on va forcément à l’essentiel et c’est le bénéfice (l’ajout) de l’opération, mais il va de soi qu’un tel exercice demande un effort de clarté dans l’expression et la construction. La contrainte est formelle mais n’affecte pas la matière du texte.

De façon peut-être plus personnelle, quelle est au fond votre intention lorsque vous décidez d’écrire 

Truisme : on ne décide d’écrire que lorsqu’on pense avoir quelque chose à dire qui, d’une manière ou d’une autre, mérite d’être lue et entendue.

Et maintenant, de quoi souhaiteriez-vous nous parler ?
Contrairement à ce que prophétisait à la fin des années quatre-vingt Francis Fukuyama, mêlant démocratie libérale et triomphe de l’économie de marché et assignant de cette manière à ce que l’on désigne désormais comme l’ultra- ou le néo-libéralisme la finalité de la civilisation confondue avec son entéléchie, et malgré l’amplification d’un phénomène dont serait responsable une mondialisation-globalisation initiée – faut-il le rappeler ? – au XVIIIe siècle, il n’est pas certain que nous assistions pour autant à la « fin de l’histoire ».

L’épanouissement au travail, ‘est effectivement une affaire de choix, mais ce choix concerne en priorité les conditions de travail.

Une redéfinition du travail n’apparaît pas comme une priorité: ce qui importe, ce sont les conditions de travail quel qu’en soit l’objet, et la représentation du travail est inséparable de cet aspect.

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