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Interview de Jean-Pierre Béchu

Interview de Jean-Pierre Béchu

Les sources sacrées de l’érotisme

Quel regard portez-vous sur l’édition numérique aujourd’hui ? Passage obligé ou belle opportunité de « vivre avec son temps » ?

L’édition numérique s’impose comme un « passage obligé » sans pour autant mettre un terme à l’édition papier. Ces deux types d’éditions sont vraisemblablement appelés à coexister, le premier ne saurait faire disparaître le second. Il est en effet assez rare que dans le domaine de l’art ou de l’esprit une technologie nouvelle sonne le glas définitif de la précédente. A titre d’exemple, la peinture n’a pas été supprimée par la photographie et cette dernière n’a pas eu à souffrir de la cinématographie. Une exception, cependant, concerne la photo où le succès du numérique a signé l’arrêt de mort (hélas!) du tirage argentique. Pour en revenir au livre papier, celui-ci résistera à son rival numérique, car il s’agit d’un produit culturel à part. Il est en effet porteur d’une dimension esthétique, affective et personnelle.

Un bel ouvrage séduit par sa mise en page, sa typographie, ses illustrations, sa reliure et peut s’assimiler à un objet d’art. Tout livre qu’on a apprécié témoigne par ailleurs d’un épisode de notre vie. On a pu marquer des pages, souligner des phrases, annoter dans les marges – autant de traces de ce qui, à un certain moment, nous a sollicité ou sensibilisé. Un livre qu’on a porté avec soi, feuilleté et feuilleté encore, posé sur notre table de chevet, dont on a pris l’habitude de voir la tranche dans sa bibliothèque, un tel livre possède une part de nous-même. Chaque fois qu’on l’ouvrira, même bien après sa première lecture, il deviendra un éveilleur de souvenirs, un peu comme la madeleine de Proust. Jamais on ne se sépare d’un livre qui nous est cher et la célèbre question de Lamartine, « Objets avez-vous donc une âme ? », révèle ici toute sa pertinence.

Avec le livre numérique, on bascule dans un autre monde, impersonnel, froid, et où disparaît ce fameux rapport affectif avec l’objet miroir de soi. La singularité du livre (oserais-je dire son « âme »?) s’efface derrière une normalisation standardisée au service du fonctionnel et de la rapidité. Bien sûr, le grand intérêt du livre numérique est qu’il peut être très vite téléchargé, donc immédiatement obtenu, ce qui facilite le travail des étudiants ou des chercheurs dont le temps est limité. On peut également, et c’est un grand avantage, voyager en emportant une bibliothèque dans sa liseuse. L’ouvrage numérique est aussi beaucoup moins cher que son homologue papier, ce qui conduit d’ailleurs à un vaste débat sur l’avenir économique de l’édition et sur celui des droits d’auteurs. Le livre numérique se développera sans aucun doute de plus en plus et sera demain un mode de lecture d’autant plus courant que l’instrument numérique permet d’accumuler des ouvrages sans limite – ce que ne permet pas, ou pas toujours, une bibliothèque de livres papier.

Une petite remarque : j’ai conseillé à mes étudiants, qui travaillent sur les souvenirs, d’acheter le livre numérique relatif à la mémoire, écrit par Francis et Marie-Loup Eustache. Beaucoup parmi eux m’ont demandé s’il existait en version papier car l’écran ne leur permet ni de souligner des phrases ni de porter des notes personnelles : livre numérique et livre papier doivent donc coexister.

Développer un thème précis sur une quarantaine de pages : est-ce une contrainte formelle difficile à respecter ou, au contraire, un bon moyen d’aller à l’essentiel selon vous ?

Bien évidemment, il y a là une forte contrainte intellectuelle car la synthèse est un exercice difficile eu égard à l’extrême complexité de la plupart des sujets. Exposer l’histoire du protestantisme ou de l’orthodoxie en 40 pages peut sembler décourageant car tout se superpose : théologie, philosophie, économie, politique et société, l’ensemble s’étirant sur plusieurs siècles d’histoire. Il faut à la fois prendre de la hauteur et descendre toujours plus bas dans l’intimité des événements. On s’acharne alors à trouver, dans l’inextricable écheveau, un ou plusieurs fils conducteurs. C’est un défi intellectuel, un âpre travail de réflexion. Le problème du choix se pose en permanence : quoi privilégier ? Où trouver l’épine dorsale ? D’où vient la lame de fond qui fait se mouvoir la surface ? Plus on creuse et plus la complexité se densifie. Mais, tout cela, c’est le problème de l’auteur. Le lecteur, quant à lui, a besoin d’un exposé limpide, dont les lignes de forces apparaissent clairement. Une fois le livre terminé, il connaît l’essentiel du sujet et s’il veut approfondir ses connaissances il sait exactement dans quelle(s) voie(s) il doit s’engager.

De façon plus personnelle, quelle est au fond votre intention lorsque vous décidez d’écrire ?

Je ne décide jamais d’écrire, j’obéis plutôt à un besoin vital. L’écriture est ma sève nourricière, une nécessité impérieuse. Je ne vis donc pas l’écriture comme un travail au sens ordinaire de ce mot, ni comme le résultat d’une décision : c’est un accomplissement indispensable à mon équilibre, c’est ce qui draine mon énergie et ce qui donne un sens à ma vie. J’ai longtemps écrit de la poésie, qui est à mon sens la meilleure école pour apprendre à écrire ; puis je suis passé aux nouvelles, au roman et surtout aux essais. J’ai toujours eu la chance d’être facilement publié, mais cela n’a jamais atténué l’angoisse qui toujours m’étreint quand je commence un nouveau livre. La peur de ne pas être capable fond sur moi ; l’angoisse est aussi forte que l’exaltation et, à mesure que je noircis des pages avec peine (j’écris lentement), je ne cesse de m’interroger sur l’intérêt de ce que j’écris. L’écueil vient de la saturation : on est tellement englouti dans son texte qu’on n’est plus capable de le lire avec la distance qui permettrait de l’apprécier à sa juste valeur. « Et si c’était mauvais ? », lancinante question qui vous englue dans l’attente anxieuse de l’opinion de l’éditeur. Il n’empêche ! si vous me demandiez : « Quand vous sentez-vous le plus heureux ? », je vous répondrais sans hésiter une seconde : « Lorsque j’écris ! »

Aujourd’hui source d’inspiration dans de nombreux domaines allant de la publicité au cinéma, l’érotisme est-il voué à rester un thème inépuisable selon vous ?

L’érotisme, au sens où l’entend votre question, désigne l’ensemble des manifestations socioculturelles de la sexualité. Or celle-ci correspond à l’une des pulsions les plus profondes de la nature humaine et c’est pourquoi l’érotisme ne s’évanouira jamais. Rappelons simplement qu’il existe depuis la préhistoire et qu’il n’a jamais cessé de se manifester dans tous les arts nonobstant les pesanteurs morales ou répressives des différentes époques. Il persistera d’autant plus que nous avons appris, de Freud à Lévi-Srauss, que la sexualité constitue un aspect dynamique et significatif de la vie psychologique, sociale et culturelle. C’est pourquoi l’on ne peut douter de la pérennité de l’érotisme.

Le problème est plutôt de savoir s’il persistera tel qu’il est actuellement ou s’il se transformera, s’il s’investira dans d’autres modes d’expression et surtout si la perception que l’on en a aujourd’hui changera. Va-t-on vers une production essentiellement répétitive et donc finalement stérile sur le long terme, ou sommes-nous au seuil d’une créativité nouvelle portée par un autre regard sur l’érotisme ? Tout dépendra de l’évolution des mentalités, de la culture et de certaines valeurs attachées à la conception de l’amour et à l’image de la femme, sans oublier surtout le devenir de la vie spirituelle.

Dans cette optique, et si l’on dépasse le champ du plaisir purement sexuel, l’érotisme apparaît comme une force capable d’améliorer en profondeur la vie relationnelle dans son sens le plus large. Il exprime en effet une forme d’intérêt pour autrui tissée de générosité intellectuelle et affective, il est une incitation à se donner et à s’abandonner qui implique un don total de soi, il est à la fois altruisme et égoïsme. Imaginez un instant que cet érotisme inspiré par le don de soi s’accompagne d’un érotisme artistique tout en subtilité, en suggestion et en sublimation… Songez à cet égard à la culture japonaise traditionnelle invitant à aimer le corps de l’autre avec la même délicatesse que celle réservée à l’embellissement des jardins zen… Je suis un grand rêveur bien conscient de l’être, mais tant pis, laissez-moi continuer de rêver en vous citant trois réflexions de poètes qui circonscrivent parfaitement bien la façon dont je conçois l’érotisme. La première est de Guillaume Apollinaire, affirmant devant le corps désiré : « J’y entre en homme tout entier et aussi tout entier poème ». La deuxième, signée Paul Valéry, est empreinte d’élan lumineux : « Le corps, par la volupté, se fait comme intelligence et semble chercher le point précis de sa transformation en dieu ». La dernière vient du poète Malcolm de Chazal : « Par la volupté, l’homme se décrée, rentre dans l’Utérus de l’Universelle Nature. La volupté est une involution vers l’Infini. C’est la mort à l’envers et la naissance à rebours, où temps et espace sont abolis. Ce qui nous fait nous demander si la volupté ne serait pas par hasard le premier échelon de l’au-delà et le substratum du monde spirituel ». Ici, tout est dit de l’érotisme dans ses rapports avec le Beau absolu, l’extase et l’élévation spirituelle. Un érotisme qui sublime la sensualité tout comme le poème transcende la parole… Mais cet érotisme-là n’est pas celui d’aujourd’hui et sans doute pas non plus celui de demain.

Erotisme et sacré : deux mots qu’on aurait tendance à ne pas associer, voire à opposer, alors même qu’ils sont intimement liés… Comment l’expliquez-vous ?

Pour comprendre l’intime liaison entre l’érotisme et le sacré, il faut tout d’abord remonter aux sources de la pensée religieuse, c’est-à-dire aux temps néolithiques, débutant environ 9500 ans avant notre ère, lorsque l’homme invente l’agriculture. Alors que le mystère est partout, une seule certitude illumine l’agriculteur : la terre engendre la vie, qu’elle tire de sa propre substance. Il imagine alors l’existence d’une Terre-Mère universelle dont il associe la fécondité à celle de la femme, puis, l’anthropomorphisme remplaçant progressivement l’animisme, cette Terre-Mère devient une Déesse-Mère, réceptacle des énergies œuvrant dans le cosmos. De nombreuses statuettes retrouvées sur le pourtour du bassin méditerranéen, au Proche-Orient et en Inde représentent la Déesse-Mère comme une femme nue, les reins cachés par une sorte de bandeau. De telles figurines symbolisent manifestement la fécondité, la sexualité et la femme vue comme l’aspect humain de la Déesse-Mère, elle-même associée à la glèbe, à l’eau, à la végétation et aux autres foyers de fécondité cosmique. Parmi eux, le plus important est la lune, dont les phases illustrent le temps cyclique rythmant les saisons et les cycles menstruels féminins. Cette association Déesse-Mère/Femme/Lune/Fécondité va se fondre dans un maillage de relations analogiques nourries associant entre elles tous les éléments de la nature. Dans un tel système de pensée, le travail de la terre devient un acte sacré associé à la sexualité. La relation entre femme/érotisme d’une part et labourage/fertilité d’autre part, s’établit clairement. La linguistique en apporte du reste la preuve : dans les langues austro-asiatiques, le mot lak désigne à la fois le phallus et la bêche, tandis que le sanscrit lângulâ (bêche) a donné linga (phallus). A l’aube des premières grandes civilisations, les cultes phalliques et autres rituels sexuels liés à l’agriculture sont les manifestations majeures de la vie religieuse.

Cette liaison entre le cosmos, l’agriculture et la sexualité va largement s’amplifier avec le développement des mythologies. Le mythe, armature intellectuelle des civilisations polythéistes, est en étroite relation avec la sexualité car celle-ci représente l’énergie créatrice fondamentale et la force garantissant la pérennité des dieux et de l’humanité. On doit distinguer les mythes cosmogoniques, décrivant le Chaos d’avant la création du monde, où le Ciel et la Terre confondus conduisent à l’idée d’une androgynie primordiale, des mythes des origines, où le premier couple, formé par le Ciel et la Terre désormais séparés, engendre d’autres couples dont les unions donnent naissance à tous les dieux. Ces accouplements divins connaissent de nombreuses variantes pouvant aller de la relation sereine (Théogonie d’Hésiode) à l’inceste et au viol (mythe sumérien de Dilmoun) ; il arrive aussi que la descendance divine résulte d’une émasculation (théogonie hourrite) ou d’une masturbation (théogonie égyptienne d’Héliopolis). Le théâtre divin met non seulement en scène la puissance de l’instinct charnel, mais aussi l’ensemble des facettes de la vie sexuelle.

Il faut néanmoins bien comprendre que l’érotisme mythologique dépasse grandement le strict domaine de la sexualité : il est riche d’une symbolique relative à la condition humaine et aux grands mystères métaphysiques. Ishtar et Inanna par exemple, toutes deux déesses de l’Amour (à Babylone pour la première et à Sumer pour la seconde), sont loin de se réduire à l’image de leur érotisme torride. Toutes deux ont pour sœur Ereshkigal, Souveraine des Enfers et Maîtresse de la Mort, l’une et l’autre descendent au « Pays de non-retour » où elles vont mourir puis ressusciter. Elles sont par conséquent non seulement vues comme porteuses de l’énergie sexuelle à la source de la vie et du monde, mais aussi comme les initiées aux mystères de la Vie, de la Mort et de la Renaissance. Elles sont donc en rapport avec la dualité de l’être, à la fois lumière et ombre, conscience et inconscience. De tels enchaînements symboliques placent la sexualité au cœur d’un réseau de significations formant un système de pensée.

La dimension religieuse de l’érotisme concerne aussi la vie politique et sociale des civilisations antiques. Ainsi le Nouvel An était-il souvent consacré par le mariage du souverain avec la déesse de l’Amour incarnée par une prêtresse. De leur union sexuelle dépendait la richesse des récoltes à venir. Cette volonté de toujours rester en rapport avec l’énergie cosmique explique aussi l’existence d’une prostitution sacrée dans les temples de la Grèce et de l’ensemble du Proche-Orient. La prostitué sacrée est en effet la représentation humaine de la déesse de l’Amour.. Qu’il s’agisse du mariage du roi ou de la prostitution sacrée, l’intention reste la même : assurer l’harmonie entre le monde des dieux et le monde des hommes. On pourrait aussi longuement parler des nombreux rituels orgiastiques, l’orgie ayant pour but de régénérer le Temps en reconstituant le Chaos d’avant la naissance du monde. Le carnaval avait la même fonction.

L’érotisme est incontestablement l’épicentre de la vie spirituelle et sociale du monde antique. Comme l’explique Jung, des archétypes se sont alors mis en place, qui ont façonné l’inconscient collectif de l’humanité et ont inspiré les arts ainsi que la littérature religieuse des civilisation historiques. Vous en trouverez de multiples exemples dans la poésie mystique musulmane ou hindoue, dans les sculptures très suggestives des temples de l’Inde dont les deux plus célèbres textes religieux, le Bhagavata-Purana (IVe siècle av. J.-C.) et la Bhagavad-Gita (IIIe siècle ap. J.-C.), content de façon fort érotique l’amour éperdu des bergères pour le dieu Krishna. Cet érotisme n’a d’autre but que de symboliser l’union mystique de l’âme avec Dieu. On pourrait aussi citer le Cantique des Cantiques, cinquième des livres poétiques de l’Ancien Testament. Dans tous les cas, la métaphore érotique est destinée à faire comprendre des concepts religieux.

Comme vous le montrez, l’érotisme est la sève originelle de la culture. Comment définiriez-vous la place que l’érotisme occupe aujourd’hui dans notre culture ? Qu’est-ce que cela nous apprend fondamentalement de nous-mêmes, selon vous ?

Lorsque nous disons que l’érotisme (auquel il faudrait ajouter le sentiment cosmique) est la sève originelle de notre culture, nous nous référons, comme nous venons de le souligner, aux 10 000 ans d’histoire qui ont précédé l’apparition des deux premières religions du Livre, le judaïsme et le christianisme.

L’érotisme, dans ses rapports avec le cosmique et le divin, concerne en effet le néolithique, puis l’Antiquité. Après quoi le judéo-christianisme a fustigé le désir, entretenu la haine du corps et le mépris de la femme tentatrice, sauf si celle-ci est à la fois mère et épouse. A l’apologie du corps de la statuaire grecque succède la honte du corps ; à la liaison entre sexualité et forces cosmiques se substitue l’assimilation de la sexualité et de la faute. Cette détestation du sexe a été telle que Michel Onfray, dans son essai intitulé Cosmos, qualifie la morale chrétienne de « passion pour la pulsion de mort ». Thatanos oui, Eros jamais ! Nous sortons donc de vingt siècles pendant lesquels l’inconscient collectif occidental aura été modelé par l’interdit, le péché, la culpabilité. C’est pourquoi l’érotisme s’est longtemps recroquevillé dans l’ombre. Jusqu’à l’aube du XIXe siècle, les poètes ou artistes inspirés par la sensualité se sont le plus souvent réfugiés dans l’anonymat, à l’exception peut-être des troubadours du Moyen Age ayant chanté l’amour courtois et souvent paillard.

Si la Renaissance italienne a réhabilité le corps, sa beauté, son harmonie, elle n’a guère assoupli l’étau puritain de l’Europe chrétienne, prompte à une répression parfois féroce. Souvenez-vous par exemple de Claude Le Petit, brûlé vif en 1662 pour avoir écrit Le Bordel des Muses. Si par la suite on ne brûle plus, on juge, on emprisonne jusqu’au cœur du XIXe siècle. Prenez le cas de Xavier de Montépin, l’auteur de La Porteuse de pain, condamné en 1856 à trois mois de prison pour avoir écrit dans Les Filles de plâtre : « Il y avait autour de la nouvelle visiteuse comme une atmosphère de fièvre et de désirs ». Tout le monde sait par ailleurs que Baudelaire, Flaubert ou Zola ont été frappés par le talon de fer des tenants de la morale et des bonnes mœurs. On pourrait aussi parler de ceux dont on a bien failli ne jamais connaître les œuvres : ainsi Sade écrivit-il Les cent vingt journées de Sodome en 1785, mais le manuscrit ne fut imprimé qu’en 1904 (et encore clandestinement !), pour n’apparaître en librairies qu’en 1953. Cette année-là, Rattray Taylor, dans son livre Une interprétation sexuelle de l’histoire, notait : « Aussi est-il très étrange et regrettable que les historiens aient presque complètement omis cette étude (celle de la sexualité) et qu’ils aient maintenu une sorte de conspiration du silence sur ces questions… ». Et qu’on ne s’avise pas de rompre ce silence : Jean-Jacques Pauvert et Régine Desforges en ont su quelque chose !

Qu’en est-il aujourd’hui ? Il semble que les défenseurs de la liberté d’expression et de la révolution sexuelle l’aient emporté sur les apôtres d’un moralisme psycho-rigide. La révolution freudienne, Mai 68, le féminisme (l’érotisme est inconcevable sans l’émancipation de la femme) ont manifestement pesé lourd, mais il faut rester prudent : le rigorisme chrétien quant à la famille et la sexualité s’est affirmé avec éclat à propos du mariage pour tous, l’homophobie est largement répandue, la prostitution suscite un embarras profond et les salons de massages asiatiques commencent à déranger. On pourrait multiplier les cas de crispations morales alors que, paradoxalement, l’érotisme s’invite un peu partout. Comment expliquer ce paradoxe ? Il y a d’abord ce qui flotte dans l’air du temps. On ne compte plus le nombre de magazines exaltant le culte du corps, les activités de type fitnesss se multiplient, le « zen » est plus que jamais à la mode ainsi que tout ce qui peut contribuer à l’épanouissement psychologique et corporel : autant d’incitations à la recherche d’une vie sexuelle épanouissante. Pour autant cela n’efface pas les fantasmes inassouvis ou les désirs refoulés. Ainsi s’explique, du moins en partie, l’explosion de la littérature érotique.

L’énorme succès des Cinquante nuances de Grey de E.L.James (livre fort mal écrit au demeurant) est à cet égard révélateur : les lecteurs, qui sont majoritairement des lectrices, y ont vu le déroulement de leurs fantasmes intimes tout en découvrant qu’ils étaient partagés par d’autres, ce qui les a rassurés. Ce phénomène n’est pas nouveau puisqu’on l’avait déjà constaté dès 1975 avec l’immense succès du roman de Pauline Réage, Histoire d’O, publié une vingtaine d’années plus tôt aux éditions Pauvert. Dans la même veine on pourrait citer le roman d’Emmanuelle Arsan, Emmanuelle, dont le film sorti en 1974 a fait 9 millions d’entrées en France. Le cinéma est d’ailleurs l’un des principaux vecteurs de l’érotisme car il crée les grands mythes érotiques des temps modernes. Je m’explique. Quand Roger Vadim a tourné Et Dieu créa la femme (1956), il a non seulement projeté sur Brigitte Bardot ses fantasmes érotiques, mais il a fait de l’actrice l’incarnation de la femme idéale dont rêvent les hommes. Son film est donc la réalisation d’un rêve collectif porté par l’érotisme sulfureux de Brigitte Bardot : c’est là tout le génie de Vadim. Avant lui, Von Sternberg avait fait de même avec Marlène Dietrich. Ce processus, aujourd’hui propre au cinéma, était autrefois celui des sculpteurs et des peintres, qui transformaient la femme en une madone que tous les hommes pouvaient adorer.

Succès littéraire et cinématographique, l’érotisme est devenu un produit commercial comme un autre et il fait la fortune de la publicité, de la photographie et de toute une presse spécialisée. Devenu un moteur économique, il commence à s’inscrire dans notre panorama culturel au même titre que la philosophie, l’histoire, la musique ou la gastronomie et il tire une partie de sa force de la multiplicité de ses facettes. L’érotisme est pluriel car il répond à la diversité des psychologies et des niveaux de cultures. De ce fait, il est très difficile de le circonscrire de façon précise. On verra dans certaines œuvres le résultat d’un hédonisme raffiné et dans d’autres de la vulgarité obscène. Où l’érotisme s’achève-t-il pour laisser place à la pornographie, sur quels critères dessiner la frontière entre les deux ? Une frontière dont la conception ne peut être que fort subjective. D’aucuns s’inquiètent par exemple de la déferlante de films X sur Internet, dont l’obscénité délibérément outrancière et choquante leur semble être le symptôme inquiétant d’une société profondément névrotique. N’y aurait-il en effet pas là une production à la mesure des pathologies mentales plus ou moins sévères de spectateurs dont la sexualité et le rapport aux femmes sont pour le moins perturbés ? Cela mériterait toute une étude, mais il me semble en tout cas indéniable que l’érotisme actuel est révélateur de deux réalités bien distinctes : d’une part, le développement d’un idéal hédoniste de la vie allant de concert avec un érotisme libérateur et épanouissant ; d’autre part, la prolifération d’une pornographie stigmatisant les dessous névrotiques d’une civilisation décadente.

Et maintenant de quoi souhaiteriez-vous nous parler ?

Quand je laisse vagabonder mon esprit, ce sont surtout des images indiennes qui se présentent. Il y a celles qui appartiennent à des réalités que j’ai effectivement vécues, mais il en est d’autres qui ont pris corps dans ma mémoire alors que je les dois à d’autres que moi. Ainsi cet enfant assis sur la plage de Pondichéry et que le spectacle de la mer subjugue. Je dois cette image à Satprem qui, dans La genèse du surhomme, explique que cet enfant, fort de son innocence, voit l’éternité dans la perle d’eau qui danse sur l’écume, tout comme il la ressent dans le chant des vagues. J’ai acheté ce livre en Inde alors que j’étais étudiant et que je préparais une maîtrise relative à Sri Aurobindo. Ce devait être en 1975 et… je n’ai toujours pas fini de lire cet ouvrage de Satprem ! Il y a en effet des livres qu’on ne finit jamais de lire car leur contenu est inépuisable ; leurs chapitres, à chaque nouvelle lecture, rayonnent toujours d’une lumière différente. Ces livres-là sont rarement des produits exclusifs de la réflexion pure, du rationalisme strict. Ils procèdent aussi d’une communion avec le cosmos, d’une ouverture au chant secret du monde, comme ce fut sans doute le cas pour les rishis védiques. Dans cette veine, j’ai été fasciné par les peintures visionnaires d’un immense écrivain hélas aujourd’hui oublié : Henri Bosco. J’aimerais aussi citer pêle-mêle, W. Blake, Novalis, V. Hugo, Baudelaire, Tagore et beaucoup d’autres encore, qui sont de grands visionnaires avec une émotion particulière pour celui dont les envolées poétiques, autant sensibles que philosophiques, m’ont beaucoup marqué : Saint Exupéry. Et ce qui est vertigineux, c’est que ce dialogue entre l’intime et l’infini, qui est dilatation de la conscience au sein du cosmos, nous précipite vers l’intérieur de nous-même, vers ce labyrinthe où palpite notre vérité profonde… qui est l’insondable énigme. Puis-je vous proposer une petite allégorie à ce propos ? Je l’ai composée en 2000 pour l’intégrer à un recueil de poèmes en prose intitulé Feux de pierre :

L’île est creusée de puits.

Aucun village, aucune maison au pied de sa montagne d’écume verte, mais des milliers de puits.

Cette bosse poreuse, qu’écrase le plomb brûlant du ciel, est peuplée d’hommes enchaînés à ses puits.

Un homme par puits, agenouillé devant un grand tas de cailloux que ses mains palpent. A tâtons il trie, soupèse, interroge les pierres qu’il dispose par terre entre le monticule et son puits.

Ces prisonniers sont aveugles. Du moins le deviennent-ils dès que l’aube éteint la nuit. Pour ne point s’égarer dans les ténèbres du jour, ils s’attachent à leurs puits.

Ils ignorent l’ocre ou le rubis des fleurs, les sueurs incendiaires de l’aurore. De la montagne, ils savent seulement les effluves suaves qui ruissellent vers le chant des vagues. Lorsque l’île sombre dans la nuit, leurs yeux voient les pétales d’argent que la lune abandonne au fond des puits.

Chacun défait alors sa chaîne et commence sa descente pour creuser, gratter, afin d’emplir sa besace de toutes les pierres endormies dans le ventre du puits.

Peu avant les lueurs aveuglantes de l’aube tous remontent puis, dans le noir du jour, ils assemblent leurs cailloux dans toutes les combinaisons possibles, car l’une d’elles est la clef de la lumière.

Jamais ils ne la trouvent. Alors, sous l’éclat de chaque nuit, chacun recommence l’exploration de son puits, où repose le secret de sa lumière.

L’érotisme, au sens où l’entend votre question, désigne l’ensemble des manifestations socioculturelles de la sexualité. Or celle-ci correspond à l’une des pulsions les plus profondes de la nature humaine et c’est pourquoi l’érotisme ne s’évanouira jamais.

Ancien Secrétaire Général de la Société des Poètes Français et Professeur de Lettres et d’Histoire-géographie, Jean-Pierre Béchu s’est spécialisé dans l’étude des civilisations orientales et a achevé ses études en Inde où il a travaillé sur l’œuvre de Sri Aurobindo. Outre l’écriture, qui l’a conduit à publier des essais, des nouvelles et de la poésie, il est passionné par la littérature, l’Histoire des Religions et le symbolisme.

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Lise Gallitre 

lise-gallitre1Journaliste spécialisée dans la culture au sens large du terme.