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Interview de Roland Vidal auteur de « L’agriurbanisme »

Interview de Roland Vidal auteur de « L’agriurbanisme »

Interview de Roland Vidal auteur de L’agriurbanisme chez Uppr Editions

Quel  regard portez-vous sur l’édition numérique aujourd’hui ? Passage obligé ou belle opportunité de « vivre avec son temps » ?

Lorsque je travaille sur un sujet et que j’ai la possibilité d’emporter avec moi des dizaines d’ouvrages dans une liseuse d’une centaine de gramme, je me dis que c’est la manière d’organiser ma vie qui est fondamentalement transformée. J’aime toujours autant les livres en papier et, lorsque je suis dans mon bureau, je trouve qu’il y a quelque chose de rassurant à avoir sous les yeux des étagères remplies d’ouvrages. Le côté virtuel du numérique ne procure pas cette impression rassurante. Mais lorsque je suis en déplacement, je me rends compte à quel point le e-book est un élément essentiel de ma mobilité. Et pour quelqu’un qui, comme moi, travaille sur le terrain plus que dans un laboratoire, c’est une véritable révolution. Alors, oui, c’est un passage obligé… mais quelle opportunité !

Développer un thème précis sur une quarantaine de pages : est-ce une contrainte formelle difficile à respecter ou, au contraire, un bon moyen d’aller à l’essentiel selon vous ?

Bien sûr, 40 pages, c’est une contrainte difficile à respecter. Mais c’est à peu près le format d’un article scientifique approfondi. La différence, c’est que dans la collection UPPR il ne s’agit pas de traiter de façon pointue un aspect particulier d’une recherche, mais de faire le tour d’un sujet relativement large. Le challenge est parfois difficile, surtout qu’il ne s’agit pas d’apporter des réponses toutes faites mais de mettre en lumière les enjeux les plus importants d’une question actuelle. La démarche consiste tout d’abord à hiérarchiser ces enjeux pour éviter que l’accumulation de détails ne vienne brouiller la question d’ensemble. C’est un peu le travail que je fais lorsque j’enseigne les rudiments de l’agriculture à des architectes : résumer en quelques heures de cours ce qui, dans d’autres institutions, occupe des années de formation. C’est un travail important. On se dit souvent que ce serait plus simple si on disposait de 40 pages de plus… Mais au bout de ce travail, il y bien cette satisfaction d’être allé à l’essentiel.

De façon peut-être plus personnelle, quelle est au fond votre intention lorsque vous décidez d’écrire ?

Dans le cas des deux sujets que j’ai traités jusqu’ici, mon objectif était précisément de dénoncer cette tendance, très fréquente dans le monde médiatique, à donner des réponses toutes faites, souvent étalées sur bien plus de 40 pages, et qui passent pourtant à côté de l’essentiel. J’écris comme j’enseigne. Non pas pour donner des réponses, mais pour apprendre à poser les bonnes questions. Au lecteur, ensuite, ne construire sa propre position.

Au  cours de ces dernières années, les citadins ont (re)découvert la campagne : comment expliquer ce retour aux sources pour certains et cet attrait soudain pour d’autres ?

Cet attrait des citadins pour la campagne est très ancien. Ce qui change, c’est sa démocratisation. Celle-ci s’amorce au XIXe siècle lorsque les loisirs cessent d’être le privilège de l’aristocratie pour intéresser les classes bourgeoises, celles qui ont les moyens d’aller « à la campagne ». Au fil du XXe siècle, les pratiques de loisirs deviennent progressivement accessibles à tous et l’attrait de la campagne, tout comme d’ailleurs celui de la mer, se généralise. Il n’y a donc, à mon sens, ni retour aux sources ni attrait soudain pour la campagne, mais simplement la poursuite d’un phénomène qui a démarré il y a près de deux siècles. Ce qui est plus récent, c’est le désir de posséder son « petit bout de campagne à soi », qui se traduit par l’expansion de l’habitat pavillonnaire.

L’étalement urbain, ce phénomène inexorable qui va de pair avec l’ère moderne, est-il aujourd’hui une menace pour le paysage rural ou une extension respectueuse du territoire agricole ?

Les villages, bourgs ou petites villes situés à quelques dizaines de kilomètres des centres urbains les plus importants subissent les contre-coups d’un étalement urbain qui se traduit de plus en plus par un émiettement. On ne voit plus seulement des « banlieues » étendre les limites des aires urbaines, mais des zones d’habitat, le plus souvent pavillonnaires, qui se greffent sur la périphérie des villages. Le caractère rural de ces villages en est fortement affecté du fait, principalement, que les nouveaux logements construits sont indifférents au tissus urbains historiques. Ils ne contribuent pas à en redynamiser l’activité économique mais engendre, au contraire, l’expansion de réseaux routiers qui relient les nouveaux habitants à la métropole et à ses zones commerciales ou d’activités bien plus qu’au village et à ses petits commerces et services. D’une certaine manière, l’attrait pour la campagne se traduit par une destruction de son caractère rural, donc de ce qui en faisait précisément la qualité. Quant à l’agriculture, elle subit non seulement une concurrence foncière à laquelle elle a le plus grand mal à résister, mais aussi la déstructuration de son territoire par l’ensemble de ces réseaux routiers conçus pour relier entre elles ces nouvelles zones urbaines, et le plus souvent indifférents au fonctionnement spatial de l’économie agricole.

Quel sera, en quelques mots, l’agriurbanisme de demain selon vous, et quels seraient les maîtres-mots à mettre en avant aujourd’hui pour qu’il s’épanouisse et s’envisage sereinement ?

En réaction à cet étalement urbain désordonné, plusieurs territoires se sont constitués dans l’objectif de se donner des règles pour protéger la qualité de leurs paysages agricoles. Ces règles consistent principalement à limiter les droits à construire ou à contraindre les promoteurs à accepter une plus forte densité de leurs opérations immobilières. Mais la conséquence en est le plus souvent un report de l’étalement urbain vers des espaces plus lointains, là où les marges de manœuvre sont plus grandes. La plupart du temps, les contraintes imposées dans ces territoires protégés ont pour effet de déplacer les problèmes plutôt que de les résoudre. Un agriurbanisme épanoui et serein devrait prendre en compte ce phénomène et, donc, être pensé en tenant compte de ce qui se passe dans les territoires voisins. C’est cette « solidarité interlocale » dont parle Alberto Magnaghi, et qui devrait être au cœur de tous les projets pour éviter que ceux-ci ne s’enferment dans un replis sur soi qui profite à des populations privilégiées au détriment des populations voisines.

Et maintenant, de quoi souhaiteriez-vous nous parler ?

Je m’intéresse actuellement aux plantes génétiquement modifiées, aux inquiétudes qu’elles suscitent à juste titre, mais aussi aux espoirs dont elles peuvent être porteuses. C’est un sujet particulièrement difficile tant les prises de position qu’il engendre sont tranchées. Et, comme toujours, plus le sujet est complexe plus les médias s’emparent des postures les plus simplistes. Ici aussi, je souhaiterais apporter au lecteur des éléments qui l’aident à se forger sa propre opinion. J’espère simplement y parvenir en quarante pages…

Roland Vidal est docteur en Sciences de l’environnement et ingénieur de recherches à l’École nationale supérieure de paysage de Versailles (ENSP). Chercheur associé à l’INRA (UMR Sadapt, groupe Proximités), il anime aussi le Collectif d’enseignement et de recherche en agriurbanisme et projet de territoire (CERAPT).

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