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Interview d’Eric Delbecque

Interview d’Eric Delbecque

Quel regard portez-vous sur l’édition numérique aujourd’hui ? Passage obligé ou belle opportunité de « vivre avec son temps » ?

L’édition numérique me paraît complémentaire des livres traditionnels. Je ne la considère pas comme un produit de remplacement des « ouvrages papier ». Elle a le mérite de la rapidité de consultation et ouvre des perspectives intéressantes : réactivité, diffusion large, capacité à s’intéresser à des sujets plus pointus pour des raisons de structure, de coûts, etc. Je ne sais pas si c’est un passage obligé, mais je crois que c’est une opportunité pour un auteur de montrer qu’il souhaite d’abord communiquer son travail en profitant de l’ensemble des vecteurs, sans refuser par principe tel ou tel support. En tout état de cause, je refuse de céder aux débats stériles « numérique contre papier », qui me paraissent dans l’ensemble mal posés.

Développer un thème précis sur une quarantaine de pages : est-ce une contrainte formelle difficile à respecter ou, au contraire, un bon moyen d’aller à l’essentiel selon vous ?

C’est un excellent moyen de synthèse ! Cela autorise une vulgarisation de bon niveau et incite le lecteur à aller plus loin si le sujet le passionne. Dès lors, c’est une passerelle jetée en direction de l’édition traditionnelle. Loin de voir cela comme une contrainte, j’ai plutôt pris du plaisir à cet exercice.

De façon peut-être plus personnelle, quelle est au fond votre intention lorsque vous décidez d’écrire ?

Traiter d’une question que je juge d’abord essentielle à titre personnel et dont je pense que les enjeux concernent un grand nombre de gens, ou se révèlent structurants pour un débat collectif. Il n’y aurait selon moi aucun intérêt à écrire si le processus de réflexion qui conduit à prendre la plume n’obéissait pas à une certaine urgence intérieure. Sans besoin absolu de se lancer dans la construction d’un livre, sans impératif de la conscience et de l’intelligence, on risque de manquer son but…

Vous ouvrez votre propos en disant que « le débat sur le patriotisme économique relève la plupart du temps de la caricature » : comment expliquer la raison de ces mots  qui fâchent ?

Parce que la formule associe deux mots problématiques, qui heurtent les « principes » du libéralisme mal digéré et mal compris, ainsi que l’idéologiquement correct. Le patriotisme est confondu en France avec le nationalisme ; et la politique industrielle, tout comme l’intelligence économique, apparaissent démodés. On ne parvient plus, dès lors, à raisonner calmement et rigoureusement. Ce ne sont plus des arguments qui s’échangent, mais des a priori doctrinaux, qui semblent d’ailleurs bien fragiles d’un point de vue strictement théorique.

Parler aujourd’hui de patriotisme économique semble fort à propos pour comprendre la complexité de la société actuelle ; pourquoi donc cette idée d’archaïsme ou de passéisme est-elle souvent de mise lorsqu’il s’agit d’évoquer le patriotisme ?

En réalité, le fond du problème vient du fait que l’intelligentsia française ne dissocie plus patriotisme et nationalisme. Elle n’entend plus Romain Gary, qui précisait magnifiquement que le patriotisme se définit comme l’amour des siens alors que le nationalisme signifie la haine des autres. Cette distinction, qu’affectionnait particulièrement le Général de Gaulle et André Malraux, mettait précisément l’accent sur le piège dans lequel il convenait de ne pas tomber : confondre la haine de soi avec l’amour d’autrui. Quiconque affirme aujourd’hui sa fierté d’être français et son goût légitime de voir son pays accroître son rayonnement passe pour un dangereux passéiste, un réactionnaire à peine dissimulé et, dans les cas les plus extrêmes, pour un propagateur de fascisme light… Force est pourtant de constater que la haine de soi ne mène qu’au refus de l’Autre… Mais notre pays peine à assimiler ce théorème.

Pourquoi ? Très certainement parce que la France n’a toujours pas véritablement digéré l’histoire du vingtième siècle et peine à concevoir un amour de soi qui ne se confonde pas avec la diabolisation de l’Autre. La conscience, l’inconscient et l’imaginaire collectifs politiques et culturels baignent encore dans le souvenir de la poussée de fièvre nationaliste qui a saisi l’Europe au tournant des années 1880 pour conduire aux deux conflits mondiaux.

Construire une politique socialement acceptable aujourd’hui, ça commencerait comment ?

Par une profonde réforme de nos élites, notamment dans la haute administration, qui se révèlent totalement incapables de saisir le monde contemporain et d’apporter des propositions de réponses aux défis que rencontrent les sociétés du XXI e siècle. Lorsque j’effectuais mon service national, comme officier, j’ai eu le privilège d’être l’aide de camp du Général Jean Simon, Chancelier de l’Ordre de la Libération, et de travailler avec l’Amiral de Gaulle, tout en croisant des hommes comme Pierre Messmer, le Général Alain de Boissieu, le colonel Fred Moore et quelques autres, tous anciens résistants, compagnons ou Français Libres. Cette expérience, s’ajoutant à l’histoire de ma famille au sein du gaullisme historique, me donna une certaine idée de ce que peuvent être les qualités et les devoirs de dirigeants, d’abord politiques bien entendu, mais aussi administratifs, économiques, militaires, etc.

Le sens des responsabilités, la capacité d’adaptation et le pragmatisme (toutefois fondé sur des principes forts, mais jamais sur l’idéologie) s’imposaient comme leurs qualités cardinales. Or, même si je ne suis pas fonctionnaire et que je viens du secteur privé, mes différentes fonctions m’amenèrent à pratiquer la haute administration durant une quinzaine d’années : j’ai eu la chance d’y rencontrer quelques personnalités d’exception (comme le Préfet Rémy Pautrat ou l’Inspecteur Général de l’Administration Jean-Marc Berlioz, avec lesquels j’ai travaillé), de très grands serviteurs de l’Etat (notamment dans la police, la gendarmerie et les services de renseignement, qui comptent nombre d’hommes et de femmes dévoués au bien commun), mais également un nombre insigne d’individus entièrement dédiés à la promotion de leur carrière, courtisans dans l’âme, ou intriguant pour venir à bout d’un concurrent ou museler une pensée dissidente. Et le système a tendance à rendre complexe l’existence des personnes dévouées à leur mission, tout en offrant des perspectives plus évidentes à ceux qui choisissent la facilité…

Et maintenant, de quoi souhaiteriez-vous nous parler ?

Je suis fermement convaincu que l’un des grands combats contemporains réside dans l’objectif de promouvoir la liberté du débat intellectuel. Dans une époque particulièrement menacée par l’idéologiquement et le politiquement corrects, où progresse par conséquent l’autocensure, il est capital pour la santé de la démocratie de continuer à penser et à écrire, sous toutes les formes (dans le numérique comme dans l’édition traditionnelle, dans des ouvrages ou des articles), afin de ne pas étouffer ce qui a toujours fait l’originalité de notre pays. C’est ce qui m’a motivé lorsque j’ai rejoint le Comité Orwell présidé par Natacha Polony. Décrire ce que l’on voit, partager ses analyses et les confronter à d’autres points de vue, demeure la meilleure garantie de progrès collectif.

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La France n’a toujours pas véritablement digéré l’histoire du vingtième siècle et peine à concevoir un amour de soi qui ne se confonde pas avec la diabolisation de l’Autre.

Dans une époque particulièrement menacée par l’idéologiquement et le politiquement corrects, où progresse par conséquent l’autocensure, il est capital pour la santé de la démocratie de continuer à penser et à écrire, sous toutes les formes.

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